Discipline voisine de la glace, le roller
artistique est un sport particulièrement méconnu en France et très peu
médiatisé. Pourtant au mois de novembre un français a pour la première fois
remporté un titre mondial à Kaohsiung à Taiwan. Agé de 29 ans, comédien,
chanteur, danseur et ex-coach sportif, Eric Traonouez a accepté de répondre aux
questions de Passion Patinage….
(Propos recueillis par Brice
Dequaire)
1/ Tu es le premier français toutes disciplines
confondues en 53 championnats du monde à remporter une médaille d’or mondiale en
roller artistique. Il y a deux disciplines différentes dans ton sport, le roller
à quatre roues (ou quad) et le roller en ligne (ou inline) qui est plus récent,
tu as remporté ce titre dans la catégorie roller en ligne. Raconte-nous ton
parcours, comment as-tu commencé le roller artistique et à quel âge ?
J’ai commencé le roller à 10 ans en 1990 à Plouider en Bretagne,
complètement par hasard, parce que j’en faisais avec l’école et que plusieurs
élèves de ma classe étaient inscrits dans le club. Au bout d’un mois, j’ai fait
des tests pour passer à l’étape supérieure et j’ai été repéré par un entraîneur
à Guingamp qui m’a demandé de venir dans son club. Donc du coup je suis allé
m’entraîner avec lui à 100 kilomètres de chez moi, c’était un peu difficile. La
première année, j’ai fait les championnats de Bretagne et les championnats de
France et j’ai gagné !
Ensuite 1992, une année un peu catastrophe, après un grand succès il y a souvent une baisse de régime. 1993 je suis rentré en équipe de France et 1996 j’ai fait mes premiers mondiaux en junior. J’ai donc continué à faire les championnats d’europe et du monde jusqu’en 2002. Sur ces mondiaux en 2002, j’ai fait ma dernière compétition de quad et c’était en même temps la première année pour le roller en ligne. Comme j’avais décidé d’arrêter, j’ai proposé à la fédération française de tester le roller en ligne histoire que la France reste dans le coup à condition qu’ils m’achetent la paire de patins. J’ai donc essayé un petit peu, c’était le même sport, mais avec des sensations différentes...
Ensuite après une interruption de 2002 à 2006, je suis venu à Paris. Comme il m’arrivait de patiner un peu sur les quais, un monsieur est venu me voir pour me demander si je voulais participer à une compétition de roller inline et j’ai répondu pourquoi pas ! Au début, c’était juste pour faire une exhibition et je me suis retrouvé à faire la compétition avec le 3ème mondial qui était là et je l’ai battu ! Donc à la suite de ce résultat, je me suis réinscrit dans un club en me disant que je pourrais peut-être gagner une médaille en championnat du monde.
La première année en 2006, j’ai donc gagné une médaille de bronze
aux championnats du monde. J’étais même parti favori en gagnant le programme
court pour terminer ensuite 3ème du long et du classement général à cause du
stress. 2007 un peu le chao et 2008 j’ai atteint l’objectif que je voulais
atteindre en gagnant France, europe, monde la même année. C’était ma 9ème
participation à des championnats du monde depuis 1996 quad et inline confondus.
2/ Justement, comment as-tu vécu ta victoire lors de
ces mondiaux à Kaohsiung après ce long parcours ?
J’ai de nouveau remporté le programme court et il ne fallait pas faire d’erreur sur le long comme en 2006, mais là j’étais préparé mentalement. Grosse dose de stress et de pression tout de même, du coup quand j’ai terminé mon programme, je ne savais plus du tout ce que j’avais fait. Mon premier mouvement a été de prendre mon entraîneur dans mes bras et de lui demander "qu’est-ce que j’ai fait, qu’est-ce que j’ai raté ?" et il a répondu "non non c’est bon, tu as réussi quatre triples, tu as juste posé une main sur le triple flip et tu n’as pas monté la pirouette talon, mais c’était très bien". Ensuite les notes et la place sont apparues, premier du libre et au combiné, je n’y croyais pas, mon entraîneur non plus !
(NDLR : Pirouette talon, pirouette effectuée sur la roue
arrière du patin)
3/ Quelles sont les nations qui
dominent habituellement en roller artistique et pourquoi selon toi ?
L’Italie clairement, ils ont quasiment tous les titres de champion
du monde. Ils ont de très très bon entraîneurs, ils savent comment faire pour
former des champions, il faut prendre les patineurs très jeunes, faire des
stages de détection, ce qu’il n’y avait pas du tout en France et qui commence à
être mis en place. En France avant, on s’occupait des meilleurs et donc quand
les bons patineurs arrêtaient on se disait "mince, il va falloir en
retrouver !", mais une équipe pour le haut niveau doit se préparer en amont
et le roller français n’était pas au point il y a quelques années dans ce
domaine. Maintenant c’est davantage le cas avec mon entraîneur Arnaud Mercier
qui a mis beaucoup de choses en place au niveau de la fédération française, il
fait des stages de détection, il repère les petits, il a créé des tests
spécifiques, des compétitions et des catégories même pour que les plus petits
puissent participer aux championnats de France. Grâce à tout cela, la relève est
maintenant assurée, c’est sûr ! On voit déjà les jeunes patineurs beaucoup
mieux placés sur leurs sauts et nettement plus précoces dans leur évolution.
4/ D’autres patineurs français ont obtenu des
résultats lors de ces championnats du monde. Peux-tu nous parler de l’équipe de
France et de ces résultats ainsi que de ton club et de ton entraîneur Arnaud
Mercier ?
Cette année, l’équipe de France est très bien classée, nous avons
gagné trois médailles au total puisque deux couples juniors (moins de 19 ans)
ont remporté une médaille de Bronze (NDLR : en danse junior avec Prescillia
Henneguelle et Pierre Mériel et en couple junior avec Camille Frélicot et
Nathanaël Fouloy). Je pense que nous avons battu les Etats-unis, on doit être la
2ème nation après l’Italie. Ensuite chez les seniors en quad, François Cattoire
a obtenu une 4ème place, ce qui n’avait jamais été fait avant.
Je m’entraîne deux heures par jour deux à trois fois par semaine
avec Arnaud Mercier au pôle France d’Eaubonne (Val-d’Oise). Il y a deux pôles
artistiques en France, Eaubonne et Talence en Gironde. Je faisais partie de
celui de Talence quand je faisais du quad et maintenant que je fais du inline,
je suis à Eaubonne. Mon programme court cette année était sur la musique du film
de "la Momie" et le long sur le "Rondo Capricioso" de Saint-Saëns. Je choisis
les musiques et les costumes et je participe au montage des chorégraphies avec
mon entraîneur, ensuite c’est Arnaud qui inclut les éléments dans le bon ordre
et qui m’aide sur les suites de petit pas, les sauts, etc...
5/ Plusieurs patineurs ont déjà commencé
par le roller pour ensuite venir sur la glace, l’allemande Marina Kielmann,
l’américaine Tara Lipinski ou encore plus récemment le couple italien Marika
Zanforlin et Federico Degli Esposti. Tu pratiques aussi un peu sur la glace, de
ton point de vue, quelle est la discipline la plus complexe et plus exigeante
entre la glace, le quad et le roller en ligne ?
Je n’ai jamais fait de vrais entraînements sur glace, il m’arrive
de faire des doubles Axel, des triples Salchow ou des triples boucles de temps
en temps en séances publiques, mais je pense que je ne pourrais pas me lever à
cinq heures du matin pour aller patiner dans le froid, donc pour cette raison je
pense que c’est la glace le plus difficile (rire). Au niveau du poids des
patins, les quads sont déjà plus lourds que les patins de roller en ligne et ces
derniers sont aussi plus lourds que les patins pour la glace. Pour donner un
exemple, ça n’est pas comme quelqu’un qui doit faire un 100 mètres et qui
ensuite doit faire un 400, c’est une question de sensations, elles sont
différentes, mais je ne crois pas qu’il y ait un discipline plus difficile. Le
roller en ligne a été très critiqué au début, parce que nous ne pouvions pas
faire certains éléments du quad, mais le roller à quatre roues, le roller en
ligne et la glace sont vraiment trois disciplines à part entière qu’il ne faut
pas forcément comparer et opposer. C’est juste trois sports différents qui se
ressemblent et qui ont chacun leurs spécificités, leurs difficultés et qui
peuvent même être complémentaires.
6/ Est-ce que tu
t’intéresses aux compétitions sur la glace et quels sont les patineurs que tu
apprécies ?
J’ai suivi les performances de Brian Joubert lors des Jeux
Olympiques et des championnats du monde, le patinage français se porte bien.
J’aimais beaucoup Surya Bonaly, elle marquait la différence par rapport aux
autres, elle faisait des choses que tous les patineurs ne faisaient pas. Elle
faisait des quadruples rotations, des combinaisons triple-triples, des
pirouettes qui n’étaient peut-être pas parfaites mais qu’elle était la seule à
faire. En gala, elle réalisait des sauts de main aussi, des saltos arrières
réceptions sur un pied enchaînés triple Salchow, des éléments complètement
insensés. Je regardais cela avec beaucoup d’intérêt en me disant "Mais qu’est-ce
qu’elle va faire ?". Elle était surprenante, elle faisait le
spectacle ! J’ai eu beaucoup de mal à me défaire d’elle quand elle a
arrêté. J’avais aussi remarqué un patineur en particulier (NDLR : Michael
Weiss) qui avait des lames recourbées sur l’arrière pour pouvoir faire de
nouveaux éléments. J’aime voir des choses différentes !
7 / Tu viens justement de tourner un reportage pour France Télévision,
avec ce titre mondial que voudrais-tu faire pour que ton sport soit plus
médiatisé en France et qu’il devienne une discipline olympique ?
À ma connaissance, à moins qu’il y ait un sport qui soit supprimé des JO, il n’y aura plus jamais de nouveaux sports qui rentreront aux Jeux-Olympiques. Pour la médiatisation, le roller artistique est un sport qui a une longue histoire, qui évolue comme n’importe quelle discipline. Le roller est un sport de haut niveau qui est reconnu par le ministère de la jeunesse et sport, je fais parti de l’élite mondiale parmi les athlètes de haut niveau. Mon titre mondial n’est pas un titre fictif, comme par exemple les championnats du monde de jeter de crêpe. Nous nous entraînons, nous nous blessons, nous avons des stages, des évaluations, des contrôles anti-dopages, des sélections et des objectifs tous les ans.
Et justement, l’équipe de France a particulièrement bien réussi
lors de ces mondiaux, car c’est la première fois qu’il y a autant de contrôles
dans le travail. C’est aussi le résultat du travail de mon entraîneur.
Après bien sûr, il y a moins d’argent dans le roller que dans la glace.
Je ne peux pas m’acheter une voiture avec mon titre mondial. J’ai eu une
médaille, un nounours, un bouquet de fleurs et mon billet d’avion. Pour un titre
mondial, je crois que la fédération française (FFRS) doit donner quelque chose
comme 2500 euros, néanmoins je n’ai rien eu encore. "Si vous vous m’entendez,
fédération française !" (rire).
8/ Beaucoup
de jeunes en France qui aiment le patinage et qui n’ont pas facilement la
possibilité de pratiquer sur la glace renoncent par manque de structure. Il
existe beaucoup de clubs de roller en France, que voudrais-tu dire en tant que
champion du monde pour inciter les jeunes et les moins jeunes à commencer à
faire du roller ?
On peut faire les deux en même temps, les patineurs sur glace
peuvent très bien faire du roller pour s’entretenir. Moi je fais de la glace en
entraînement le dimanche parce que cela m’aide pour la glisse. Les jeunes
intéressés peuvent se renseigner auprès de la fédération française, il y a une
liste de tous les clubs par région sur le site internet de la fédération
française. Il y a énormément de club, il y en a dans toutes les petites villes.
9/ Tu as plusieurs cordes à ton arc en dehors du
roller, finaliste du casting de la Star Academy en 2002, finaliste de l’émission
Popstar en 2003, demi-finaliste de la sélection du représentant français pour
l’Eurovision en 2006. Plus récemment en 2008, tu as même eu un rôle dansé dans
un spectacle au théâtre des Champs Elyssés. Est-ce que toutes ces expériences
artistiques enrichissantes t’ont apportées quelque chose pour le roller et ont
contribué à ta victoire lors de ces mondiaux ?
J’ai commencé le roller avant mes autre activités. En patinant
devant un public important, on se retrouve forcément confronté aux regards des
gens et on n’a pas le droit à l’erreur. Le fait d’être sportif de haut niveau
m’a aidé pour faire des castings et pour la scène, car j’ai l’habitude du stress
et de gérer la pression depuis longtemps grâce au roller. Cependant, ces
expériences artistiques m’ont permis de me détacher un petit peu du roller, de
m’ouvrir l’esprit et d’être moins focalisé sur le résultat final. Là, j’ai pu me
libérer un petit peu en dansant aux théâtres des Champs-Elyssées, je faisais
même un vol attaché à un fil. Grâce à ces expériences, j’ai pu m’évader et être
stressé pour autre chose que le patin. De plus, le fait d’avoir fait davantage
de spectacles cette année m’a permis de partir aux championnats du monde en
étant plus détendu et en me disant que je ne jouais pas ma vie sur cette
compétition.
10/ Curieusement le roller et la glace
sont deux milieux plutôt cloisonnés alors que ces deux sports sont très voisins,
est-ce que tu crois qu’il serait possible de créer une collaboration entre le
roller, la glace et les deux fédérations ?
Oui je pense, déjà au niveau technique, il pourrait y avoir des
stages en commun, pour qu’un échange de compétences sur les sauts, les
pirouettes se mette en place. Mais ça n’est pas si cloisonné que ça, Brian
Joubert était venu voir les championnats d’europe en 2007 en France à
Gujan-Mestras près de Bordeaux, il avait même essayé de patiner à la fin de la
compétition.
11/ Avec toutes tes compétences en
tant que patineur, comédien et chanteur, si l’occasion se présentée, serais-tu
intéressé par un petit clin d’oeil en participant à la tournée de l’équipe de
France en tant que chanteur et patineur puisque tu patines aussi un peu sur la
glace ?
Oui pourquoi pas, il faudrait que cela soit préparé et
que le numéro soit approprié et adapté. Mais ça me ferait plaisir de les
rencontrer oui.
12/ Quelles seront les prochaines
compétitions pour toi ?
La saison de roller va de mai jusqu’au mois de novembre, les
prochaines compétitions pour moi seront le Prestige international d’Issy-Paris à
Issy-les-Moulineaux au mois de juin prochain, les championnats de France au mois
de juillet, les euros au mois de septembre et les mondiaux du 10 au 21 novembre
2009 à Fribourg en Allemagne.
CLASSEMENT
FINAL DES MONDIAUX DE KAOHSIUNG DANS LA CATÉGORIE ROLLER EN LIGNE
1/ Eric Traonouez (France)
2/ Carlos Urquia (Argentine)
3/ Marco Viotto (Italie)
4/ Gustavo Casado De Melo (Brésil)
5/ Philip Gibson (Etats-Unis)
6/ Huang Chin-Wei (Taiwan)
7/ Leonardo Maidana (Argentine)
8/ Diego Dores (Brésil)
9/ Lee Chun (Taiwan)
Site de la fédération française de roller skating : http://www.ffrs.asso.fr/
Site de la fédération
internationale : http://www.rollersports.org/
(Crédit photos Eric Traonouez)